Une histoire de flous…

 

Le réflexe premier du photographe est de chercher à rendre une émotion la plus fidèle possible, en recherchant un maximum de netteté dans son image. Notre vision binoculaire et stéréoscopique nous assure une qualité de lecture de l’environnement qui nous rassure et à laquelle nous sommes habitués.

Le flou, qui par définition cache quelque chose, n’est pas inné dans notre vision. Il est même vécu bien souvent comme gênant (brumeux, troublant, brouillardeux…), voire dérangeant (indécis, incertain, confus…) et même parfois inquiétant (sibyllin, obscure, ténébreux…) , nous séparant de la réalité qui nous entoure.

Logiquement les constructeurs ont cherchés à développer des objectifs, dont les qualités optiques évoluent sans cesse, vers un rendu optimisé de l’image. Il suffit pour s’en rendre compte de comparer le meilleur 50mm (focale à peu près équivalente à celle de l’œil humain) des années 8O, de 2000 et de nos jours, pour constater que quelle que soit la marque, le piqué s’est amélioré et que l’aberration chromatique et le vignetage ont diminués.

 

Mais alors pourquoi s’intéresser au flou ? ou plus exactement aux flous ?

Si l’on considère que la photo est un peu plus qu’un simple mode de retranscription, et qu’elle figure aux côtés de la musique, de la peinture et de la sculpture dans le monde de l’art; alors on peut commencer à comprendre ce que le flou peut apporter à la démarche photographique. 

      

ah non! mais c’est pas possible, encore lui…

 

Le photographe, un peu curieux de nature, s’apercevra vite qu’il existe un monde extrêmement riche de créativité dans les vitesses lentes, généralement en deçà du 1/60ème de seconde. Mais forcement de telles vitesses de prises de vues impliquent une certaine expérience avant d’obtenir le résultat escompté, celui d’accentuer la « force » d’une photo. La photo numérique, qui ne nous limite quasiment plus en nombre de clichés, nous autorise ce type d’expérience. Photographier à vitesse lente implique d’une certaine manière une perte partielle du contrôle de l’image (c’est justement par l’expérience répétée que le photographe pourra limiter au maximum cette perte de contrôle), et engendre logiquement un nombre important de rejets.

Le flou bien orchestré, celui que l’on maîtrise et que l’on recherche en diminuant la vitesse de prise de vue est bien souvent révélateur du mouvement, en accentuant le côté éphémère de l’action.

 

Le flou a des choses à nous dire…

Mais pour le faire parler, il nous faut d’abord en parler…

 

Avant de considérer l’aspect technique des flous, c’est à dire l’impact des paramètres de réglages et du matériel choisi sur le rendu, il nous faut essayer de clarifier les différents types de flous.

 

On peut toujours disserter sur le nombre de types de flous, tant la frontière qui les sépare reste floue…

Mais pour faire simple et clair, retenons qu’il existe 5 types de flous que l’on peut déjà classer en flous involontaires et flous volontaires.

 

1/Les flous involontaires.

Typiquement accompagnés de la phrase « Zut, c’est pas net », ou « Zut, j’ai bougé », voire « J’aurais du te prendre avant plutôt qu’après l’apéro » ou encore « On voit bien ta voiture, mais pas la mariée»…

Bref, on parle bien du flou de Mise au Point ou du flou de Bougé.

 

Le flou dit « de Mise au Point » :

Comme son nom l’indique, la mise au point n’a pas été faite sur le sujet qui apparaît flou sur l’image. Le résultat est bel et bien définitivement perdu, aucun logiciel de post-traitement ne permettant de rendre net ce qui a été photographié flou ! et heureusement d’ailleurs, sinon la photo perdrait une grande partie de son intérêt… (Imaginez pianoter au hasard et utiliser un logiciel qui vous sorte la 5ème de Beethoven).

Alors que s’est-il passé ?

Si vous êtes en Mode autofocus automatique, votre boîtier fera une valeur moyenne des collimateurs en privilégiant ceux du centre de l’image, plus discriminants.

Très bien, mais si vous avez décidé de placer votre sujet dans un coin de l’image, alors il est normal qu’il ne soit pas au point…

Pour éviter ce genre d’écueil, il faut choisir le ou les collimateurs situés sur votre sujet, donc il faut régler l’autofocus en mode Spot (AF-S chez Nikon, One Shot chez Canon).

 

 

Petit détail : Dans le cas d’un portrait, souvenez vous qu’il faut toujours faire la mise au point sur l’œil le plus près de vous.

 

Le flou dit « de Bougé » :

C’est le résultat d’une vitesse d’obturation suffisamment lente pour ne pas compenser celle du déplacement du boîtier au moment du déclenchement. En général, on situe le seuil limite du flou de bougé, d’un objectif de 50mm utilisé à main levé, autour de 1/60ème de seconde (pour un objectif non équipé de la stabilisation optique).

Autrement dit, c’est le résultat d’un bougé de l’appareil ; un prodrome parkinsonien, une nervosité excessive, un essoufflement marqué… 

En dehors de consulter son médecin, il existe des solutions rapides et efficaces…

Commencez par vous caler en trouvant un appui et pensez à bloquer votre respiration au moment du déclenchement.

Gardez à l’esprit la règle que le temps de pose ne doit pas être inférieur à l’inverse de la longueur focale utilisée.

Ex : Si vous utilisez un téléobjectif de 300mm, le temps de pose choisi ne devra pas être inférieur à 1/300ème de seconde.

Le risque du flou de bougé est donc d’autant plus élevé que la focale est longue.

Petit détail : Augmenter la vitesse d’obturation revient à augmenter l’ouverture du diaphragme, dont on peut atteindre rapidement les limites, et ce d’autant plus qu’on utilise des longues focales. Il faudra alors penser à utiliser le mode ISO Auto de votre boîtier (voir l’article: « Automatisme de la sensibilité ISO, pourquoi, comment? »).

Il existe cependant une utilisation détournée du flou de bougé qui consiste à rechercher (dans ce cas le flou de bougé devient volontaire), « l’effet brosse » ou coup de pinceau, de l’image. Le mouvement rectiligne, curviligne ou rotatif du boîtier pendant la prise de vue révélant souvent des effets surprenants, notamment sur des sujets colorés et contrastés. La photo pouvant alors se rapprocher d’une peinture dont on pourra en post-production modifier les contrastes, saturations et clartés (du pastel à la peinture à l’huile…). En pratique, il faudra travailler bien sûr à mains levées en mode priorité à la vitesse, à des temps d’exposition compris entre 1/60ème et un 1/8ème de seconde.

2/ Les flous volontaires.

A la différence des précédents, ils seront recherchés par le photographe en quête de création et cherchant à mettre en valeur une notion de déplacement, en général de vitesse. Deux options s’offrent alors au photographe :

Flouter le sujet en déplacement qui se détachera sur un fond net

Flouter le fond en gardant le sujet qui se déplace net.

Le flou dit « cinétique » :

C’est celui que l’on a tous en tête au travers des photos de Jacques Henri Lartigue dans sa série de 1913 (voir l’article passionnant et très explicite ci-dessous) sur les voitures de courses.

http://www.galerie-photo.com/voiture-jacques-henri-lartigue-analyse.html

Le sujet se déplaçant à vive allure, les systèmes d’obturation de l’époque ne permettaient pas de figer la course de la voiture, d’ou ce flou cinétique du sujet qui finalement apporte beaucoup à la photo ; la notion de vitesse s’en trouvant accentuée.

De nos jours, les vitesses d’obturation atteignent couramment les 1/2000ème de seconde, et même souvent plus… la photo de J.H Lartigue ne serait plus la même, quel dommage !

Photo: Isabelle gallois

Pour réaliser un beau flou cinétique il faut imposer sa vitesse d’obturation, autrement dit imposer au boîtier une vitesse adaptée à celle du sujet et compatible à l’image que l’on a en tête et que l’on cherche à réaliser. On peut flouter un TGV qui traverse un champ de blé qui lui sera net, de même que l’on peut flouter le déplacement d’un escargot sur une branche (le premier du club photo qui ramène cette photo aura gagné 1kg de cacahuètes) ou encore d’une tartine qui s’éjecte du grille-pain; simplement les paramètres de réglage du trépied d’exposition seront différents. Voir article ci-dessous.

http://bcl-clubphoto.fr/?s=tr%C3%A9pied+exposition&submit=Rerchercher

En choisissant le Mode priorité à la vitesse, le choix de celle-ci dépendra donc directement de la vitesse de déplacement du sujet.

Petit détail : Si vous travaillez à moins du 1/60ème de seconde, n’oubliez surtout pas d’utiliser votre trépied.

D’autre part, si l’ensoleillement se montre trop puissant et vous empêche de descendre votre vitesse malgré un diaphragme très fermé et des ISO au plus bas, alors il vous faudra sortir le filtre gris neutre (qui multipliera le temps de pose par son indice).

Qui dit temps de pose long sur un sujet en mouvement, dit utilisation d’un déclencheur à fil ou à distance, afin d’éviter les vibrations du déclenchement manuel.

 

 

 

 

Le flou dit « de filé » :

Il est obtenu par un mouvement délibéré de l’appareil qui suit le sujet au cours de l’exposition. L’appareil bougeant dans l’idéal dans un plan restant perpendiculaire au déplacement du sujet.

L’effet ainsi obtenu permet d’accentuer la notion de vitesse de déplacement en floutant l’arrière fond, qui devient donc un élément important dans l’équilibre de l’image.

Pour travailler au mieux cet arrière plan, on jouera dans la mesure du possible sur la complémentarité des couleurs et la texture des matériaux. On évitera donc les fonds unis ou sans relief.

Le challenge dans ce genre de prise de vue et d’obtenir un sujet qui soit le plus net possible et une régularité dans l’aspect brossé, régulier et sans brisure, du fond.

Pour cela, le mode priorité vitesse s’imposera une fois encore et l’on choisira le mode Autofocus-C chez Nikon ou Al-Servo chez Canon. Pour optimiser la régularité du fond, le trépied sur rotule sera d’une grande aide, les vitesses d’obturations courantes allant du 1/30ème pour une voiture ou moto au 1/8ème pour un piéton.

On pourra aussi utiliser le mode rafale, pour décupler ses chances de réussite, mais sachez que les déchets sont importants…

 

Enfin il existe une technique de flou particulière qui donne du relief à l’image en accentuant le sentiment de profondeur du sujet.

Le flou dit « de zooming » :

Cette technique consiste à manœuvrer la bague de zoom dans un sens ou dans l’autre pendant le temps d’exposition. L’effet ainsi obtenu est surprenant, inhabituel, mais attention à ne pas tomber dans le cliché un peu « kitch » de ce genre d’effet. Son utilisation doit rester ponctuelle et tout à fait bien ciblée. L’appareil étant posé le plus souvent sur trépied, le Mode priorité vitesse sera choisi entre 1/60ème et 1/30ème, en gardant à l’esprit que la zone la moins floue (car au final, aucun point n’est parfaitement net) se situera toujours au centre de l’image. Il est donc important de soigner dès la prise de vue son cadrage, qu’il sera très difficile de retravailler en post-production.

 

Les différents types de flous étant maintenant un peu plus nets, voyons rapidement quels sont les paramètres techniques qui peuvent influer sur l’importance des zones floues de l’image.

1/ La taille du capteur :

Vous avez bien sûr remarqué (avec parfois un certain agacement) que votre conjoint qui shoote au SmartPhone vous sort des photos d’une netteté incroyable sur tous les plans de l’image… Là où vous avez passer 5 minutes à régler votre boîtier réflex pour au final, avoir un sujet flou surexposé !!! Si si, souvenez vous ; vous avez déjà vécu ça…

Ce qu’il faut retenir, c’est que plus le capteur est grand et plus l’image devient précise. La précision ne pouvant se faire qu’au dépend de zones apparaissant floues. D’une façon générale, le risque (mais c’est dans notre cas un atout de création) de flou augmente donc avec la taille du capteur.

Flou minimum… < Smartphone < Compact < APS-C < Plein Format < Moyen Format < Chambre < … Flou maximum.

2/L’ouverture du diaphragme :

Grande ouverture (petit chiffre) : petite profondeur de champs, beaucoup de flous devant et derrière le sujet.

Petite ouverture (grand chiffre) : grande profondeur de champs, peu de flou.

3/ La longueur focale :

Rien de tel que la mise en situation :

A ouverture de diaphragme équivalente, placez votre boîtier sur trépied et prenez la même photo avec un 12mm, un 70mm et un 200mm…

Photo: Vincent Munier

La profondeur de champs sera d’autant plus réduite que la focale sera longue, et ça tombe très bien ! Si c’était l’inverse, on ne distinguerait plus les bœufs musqués de Vincent Munier perdus dans la toundra de Norvège. Grace à l’utilisation d’un 500mm, son sujet est parfaitement isolé et son environnement d’autant plus hostile qu’il est noyé dans un flou plein de mystères.

 

 

4/ La distance avec le sujet :

C’est une loi de l’optique qui s’impose au photographe.

Plus le sujet sera éloigné, plus la zone de flou devant et derrière lui, sera réduite.

On a donc intérêt si l’on veut détacher son sujet du fond, à se rapprocher de lui, avec toutes les limites que cela implique !

La meilleure illustration de cette notion restant la macrophotographie dont la profondeur de champs s’apprécie en millimètres.

 

En tenant compte de ces données, on peut donc en conclure que pour isoler un sujet (donc de l’entourer d’un flou maximum), la combinaison idéale serait :

d’utiliser un boîtier à grand capteur,

d’ouvrir le diaphragme,

de choisir une focale plutôt longue,

de se rapprocher du sujet.

Et maintenant que tout ceci est dit, tout reste à faire…

 

 

 

 

 

 

 

 

3 Commentaires

  1. isabelle dit : Répondre

    Effectivement il n’y a plus qu’à mettre en pratique lors d’une ballade ou sortie photo

  2. Pierre PAGNIEZ dit : Répondre

    Pourquoi, dans cet article, parler de vitesse 1/60 eme (par exemple) …. alors qu’il s’agit de temps de pose, l’unité étant la seconde ?
    Pierre PAGNIEZ (La Celle Saint Cloud)

  3. L’appellation Priorité à la vitesse et Priorité à l’ouverture sont les termes usuels de la photo moderne, adoptés par tous les fabricants de matériel. Celui de Temps de pose (qui signifie exactement la même chose que Vitesse d’obturation) est l’héritage d’un passé argentique où les émulsions nécessitaient parfois un très long temps de pose. Dans un cas comme dans l’autre, l’unité est bien la seconde, ici 60 fois plus court qu’une seconde!
    Je pense qu’il s’agit là plus d’un problème de sémantique que d’un problème technique, puisqu’on parle bien de la même chose…

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